Ce manuel qui se prétend a-théorique l'est-il
vraiment ? La parcellisation de la clinique,
l'élimination de l'histoire
individuelle et de
l'étiologie, ne sont-elles pas plutôt la conséquence de choix
théoriques, voire même idéologiques, qui ne s'avouent pas comme tels
?
Il est faux de dire, dans l'introduction du manuel, que la classification proposée reflète un consensus, car il n'y a pas actuellement de consensus entre les professionnels. En vérité, ce soi disant "consensus", est un accord obtenu au sein de l'Association Américaine de Psychiatrie entre praticiens de la même école comportementaliste.
Aucune place n'est faite à la temporalité. Tout est fait pour aboutir à un cliché "instantané" qui s'applique à l'état actuel de la personne et ne tient pas compte de l'évolution et encore moins de l'histoire complète de l'individu. Pourtant l'histoire individuelle et l'évolution de la pathologie sont des critères important pour le diagnostic. Renoncer à la temporalité n'est pas légitime.
Aucune place n'est faite à l'étiologie. La démarche étiologie consiste à ramener les faits décrits par la clinique à ce qui les détermine, afin de les regrouper de manière cohérente. L'individualisation d'une entité en médecine ne vient pas seulement des régularités cliniques observées (qui peuvent être trompeuses), mais du fait que ces régularités peuvent être rapportés à des causes bien déterminées, ce que l'on nomme trouver l'étiologie.
Si on renonce à l'étiologie et à l'évolution, la possibilité de construire des tableaux cliniques cohérents est perdue. C'est en suivant le fil étiologique que la médecine a progressé et a pu sortir de l'approche classificatoire inefficace qui était la sienne jusqu'au XVIIIe siècle. Renoncer à chercher les étiologies paraît un très mauvais procédé sur le plan scientifique (nous y reviendrons plus bas).
L'absence de temporalité renvoie sur le plan de la méthode à la médecine
classificatoire d'avant le XVIIIe siècle, une médecine des classes et
des essences dans laquelle la juxtaposition des critères permettait à
elle seule de définir la maladie. Il y a là une une régression d'intellectuelle majeure.
Le DSM s’enracine
dans « l’Evidence-Based
Medecine » qui se prétend une médecine basée sur les faits, ce qui
est tout de même curieux car toute la médecine est, depuis le XIXe
siècle, basée sur les faits.
Les faits (symptômes, syndromes) sont obtenus par deux méthodes l’une dite clinique l’autre paraclinique (utilisant diverses techniques sophistiquées). La révolution scientifique en médecine a justement consisté à ne pas s’en tenir là et à rechercher les causes des faits constatés.
On distingue les causes directes
par la mise en évidence des lésions (structurelles et fonctionnelles)
et surtout
les causes indirectes qui constituent l’origine (traumatique,
infectieuse, héréditaire,
etc.). Ces dernières constituent l'étiologie. Cette avancée a permis de
constituer des maladies ou des états qui répondent
à une cohérence entre les trois : faits constatés, lésions
décelées et étiologies démontrées. L'étiologie est la plus importante
puisque
c'est elle qui conditionne la cohérence dans le rassemblement des faits
et c'est elle seule permet une thérapeutique curative et non seulement
palliative (dit traitement symptomatique).
Renoncer à cela en psychiatrie est une régression dans la pensée qui n’a aucune justification rationnelle. C’est revenir à une médecine descriptive et classificatoire qui a été abandonnée depuis longtemps ailleurs. La raison inavouée est que, dans une partie du champ couvert par la psychiatrie, les atteintes et l’étiologie ne sont pas biologiques, mais représentationnelles et relationnelles. Et ceci n’est pas accepté par le courant réductionniste et béhavioriste momentanément dominant.
Actuellement, il n'y a pas d'accord sur les déterminations en psychiatrie. On se heurte donc à une difficulté. Mais il vaut mieux affronter cette difficulté en proposant une confrontation et une harmonisation partielle des points de vues (ce que nous proposons dans : Repères en psychopathologie), plutôt que d'y renoncer et de se retrouver dans une empiricité organisée par un réflexion sommaire et reprise sous forme d'un catalogue numéroté
Le caractère faussement "athéorique" fait qu'il
n'y a pas
d'intelligibilité d'ensemble et en pratique on s'en remet à un usage
purement empirique. L'intelligibilité en la matière viendrait d'une
recherche étiologique associée à la clinique.
L'étiologie guide la clinique. On entre alors dans une réflexion fondée
sur la détermination qui permet de guider la pratique clinique et la
conduit progressivement vers
le diagnostic.
Si on replace le DSM dans son contexte
social et politique on comprends mieux le problème. Derrière le
masque de L’Evidence-Based Medecine, il y a un enjeu économico
politique parfaitement
étranger à la connaissance scientifique.
Ces
classifications sont une conséquence de la volonté administrative
d’avoir
une catégorisation simple et codée permettant un traitement
statistique, afin d’évaluer
les coûts et de cartographier la maladie mentale. Elles
sont aussi une réponse à la recherche pharmaceutique qui a besoin pour
avoir un outil diagnostique fidèle et permettant des statistiques
concernant l'utilisation des médicaments. D'ailleurs le manuel se
présente lui-même comme Diagnostical
and Statistical Manual. Sur ce sujet voir l'article http://www.psychisme.org/WordPress3/?p=308
qui apporte des indications précises sur les liens existant entre les
experts en psychiatrie qui ont rédigé ce "manuel" et l'industrie
pharmaceutique .
Le DSM n'est pas du tout a-théorique comme il le prétend. Il est basé sur une approche empirique béhavioriste organisée selon une catégorisation parcellisante, afin de constituer un outil statistique. C'est bien une théorie : aussi forte que sommaire. C’est même une métathéorie, car elle conditionne la manière de construire la connaissance.
Il
est fait obligation aux psychiatres, par les autorités de tutelle
(ministère
de la santé, institution hospitalière), d’utiliser la classification du
DSM 4, ou
de son équivalent européen la CIM 10, et leurs codes, même si c’est
contraire à leur conception
de la psychiatrie. Ce n'est pas une conception neutre proposé à l'égal
d'autres et vis-à-vis duquel on aurait le choix. C'est un instrument de
contrôle de la tutelle administrative sans validité scientifique.
Les seuls avantages que l'on puisse trouver au DSM est de fournir un descriptif très détaillée des manifestations cliniques de type psychiatrique et de proposer une échelle globale de fonctionnement qui rend assez bien compte du degré d'invalidation causée par les troubles.
L'utilisation du Manuel permet de produire des
descriptions
cliniques
précises, sur lesquels un accord est possible. Malheureusement il n'est pas fiable, sauf dans quelques
cas précis auxquels il est adapté.
Il a pour
inconvénient la parcellisation clinique, l'élimination de l'histoire
individuelle et de
l'étiologie, ce qui est inacceptable. Il
aboutit à un codage syndromique qui n'est absolument pas un diagnostic.
Un diagnostic en médecine depuis la fin du XVIIIe siècle ne s'établit
pas de manière purement classificatoire et empirique, mais par la mise
en œuvre d'une conception étiologique appliquée au cas individuel.
Ce manuel qui se prétend "diagnostique" ne l'est pas. C'est un système de codage des syndromes et traits de caractère, résultat de l'idéologie béhavioriste, qui a ensuite été institué en instrument de contrôle administratif.
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Bibliographie :
American Psychiatric Association, DSM IV, Washington DC, 1994.
Traduction française par J.-D. Guelfi et al., Masson, Paris, 1996.